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Histoires mystérieuses de l'univers

Prémonition ou hasard ?

La Vie Dans La Main Droite

Il est 6h,  un samedi après-midi, quand Léopold Brucker abaisse la longue visière de son casque sur son visage. Il ne lui reste plus que quelques centimètres à souder et son travail sera terminé, le retard rattrapé, il est content.

 Au contact de l'acier du tuyau, l’électrode fait jaillir des gerbes d'étincelles, Et du fond de sa tranchée de 3 m de profondeur, Léopold entend confusément le bruit de la circulation Bruxelles, là-haut, sur l'avenir. 

Dans 5 minutes, il pourra rentrer chez lui, comme les autres l'ont fait voici une heure. Penché sur le tuyau métallique, Léopold se concentre sur ses dernières soudures, lorsque sans un bruit, sans qu’aucune vibration ne l’en ait inverti, l'un des flancs de la tranchée s’éboule. 

Plaqué au sol par le poids de la terre qui lui recouvre le corps, le soudeur  tente de se redresser. Il y parvient lorsqu'un deuxième éboulement se produit, interdisant tout mouvement. 

Dans sa chute, son nez a heurté son masque protecteur et du sang coule sur son visage en filet tiède. Respirant mal, enterré sous des kilos de glaise, Léopold fait un rapide bilan de la situation. Il lui est impossible de remuer les jambes, et à plus forte raison le corps, sa tête est immobilisée, mais grâce au ciel son masque de soudeur a ménagé une petite poche d'air.

Son bras gauche est replié sous lui, et il éprouve une curieuse sensation en vérifiant l'état de sa main droite. Elle n'est pas alourdi comme tus ses autres membres. Il lui semble même que tous ses doigts peuvent remuer librement. 

Cette petite boule dure, qu'il devine, est un caillou et ce tube rond est le tuyau de son arc électrique.  Sa main droite est libre. Il va pouvoir creuser. Avec l'énergie du désespoir, le malheureux se met à gratter la terre. Ses ongles s'enfoncent dans une glaise que ses doigts rejette quelques centimètres plus loin. C'est un travail de termites et Léopold se rend compte de l'inutilité de ses efforts.

Alors il tire de toutes ses forces sur son bras, et sa tête réussit à remuer de quelques centimètres. Puis tout son corps se paralyse à nouveau ; il lui faut se rendre à l'évidence, il ne peut rien faire d'autre que d'attendre un secours extérieur. Il est enterré vivant avec pour seul espoir sa main droite qui a l'air libre témoigne de sa présence sous cet amas de terre.

Au-dessus de lui, les hommes vivent et respirent, une ville grouille, Bruxelles gronde de la circulation du soir, qui se calme peu à peu. Léopold n'a guère d'espoir, dans ce chantier, d'être découvert par un promeneur.

Mais Jean Brucker, le frère de Léopold, sort de chez lui. Il a rendez-vous avec quelques amis dans une grande brasserie de la place de Brouckère. ils vont, comme chaque samedi, dîner ensemble. Et tandis qu'il enfourche son vélo, quelque chose de bizarre lui parvient aux oreilles. Comme si quelqu'un l'appelait d'une voix étouffée et lointaine. Le jeune homme a beau se retourner et regarder dans toutes les directions, il ne voit personne. C'est un léger malaise. C’est étrange, il aurait juré que quelqu'un s'adressait à lui. Quelques secondes plus tard, il se raisonne et poursuit sa route.

Tout à coup, le visage de son frère apparaît devant ses yeux, et il le voit tel qu'il était quelques heures plus tôt, avenue Prékéliden.

Jean passait par là et s'était arrêté pour dire bonjour à Léopold. Il était au bord de la tranchée dans laquelle on posait des conduites d’eau.

Jean s'arrête de rouler, saisi d'une idée bizarre. La voix dans son oreille, puis le visage de son frère brutalement imprimé devant ses yeux, comme une image de film, font une association inexplicable. 

Mais l'image était si fugitive que Jean ne trouve aucune raison au trouble qui l’a saisi l'espace d'un instant ; il se demande tout simplement s'il n'a pas oublié de dire quelque chose à son frère. Il ne le croit pas vraiment, mais il fait “comme si” et se dit qu'il va passer au chantier où peut-être son frère travaille encore.

Une horloge sonne 6 heures. C'est à ce moment que Jean réalise que, sans s'en rendre compte, il roule déjà en direction de l'avenue Prekeliden, c'est-à-dire du chantier.

 Au fond de son trou, Léopold a repris un peu d'espoir. De sa main libre, il a réussi à saisir la poignée de son appareil à souder. Il suffit d'en appuyer l'extrémité sur une surface métallique pour produire un arc et faire jaillir des étincelles. 

Il tâtonne dans l'espoir de découvrir avec son unique mains-libres une conduite d'eau. 

Mais elle n'est pas à sa portée. Prenant alors le manche de l'appareil presque à son extrémité, il recommence son tâtonnement et, tout à coup, sent  la vibration. 

Il a trouvé la conduite, il la touche et les étincelles doivent jaillir à l'air libre. Il suffirait à présent que quelqu'un regarde dans le trou, intrigué par ces lueurs et il serait sauvé. 

Il doit tenir dans cet espoir car il a rempli lui-même, ce matin, le réservoir du groupe électrogène et le courant peut fonctionner encore quelques heures.

Le seul problème angoissant est l'air qui commence à manquer. Pour ménager le courant  et la crampe de sa main droite, il décide de faire son signal toutes les 30 secondes et se met à compter.

 

Pendant ce temps, son frère Jean arrive à la hauteur du chantier et un bref regard circulaire lui indique qu'il est désert. Venir jusque-là pour le constater était une idée saugrenue. Son frère est parti, c'est évident, puisque la journée de travail est terminée. 

Comme la rue se rétrécit à cet endroit, il descend de bicyclette et marche un moment sur le trottoir défoncé. Une jeune femme avec un bébé dans une poussette l'oblige même a porter son vélo sur l'épaule pour lui permettre de passer et il se demande ce qu'il est venu faire ici, puis, arrivé à l'extrémité de la tranchée, Jean Brucker remonte sur sa bicyclette et s'éloigne. 

 

Léopold est enterré vivant depuis près de deux heures.

 

À présent sa respiration est devenue rauque, l'air frais qui s'infiltre ne se renouvelle plus suffisamment. C'est l'asphyxie à brève échéance. Mais malgré l'angoisse qui lui étreint la gorge,  Léopold continue d'appuyer sur son arc à peu près toutes les 30 secondes. 

Cette vibration qu'il ressent à chaque fois dans le poignet lui laisse un peu d'espoir car la nuit doit tomber sur Bruxelles et les étincelles vont mieux se voir. S'il pouvait faire un petit trou pour respirer, tout irait mieux, mais vingt fois Léopold a tenté de relever la tête ou de la tourner pour augmenter le volume de la poche d'air.

Chaque tentative ne lui a apporté qu'un essoufflement supplémentaire. Alors il s'est résigné : ou quelqu'un va le voir ou il mourra là, comme une bête, à quelques mètres seulement de tous les gens qui vont et viennent dans l'avenue, ignorant du drame qui se joue moins de 3 mètres sous leurs pas.

 

 A la brasserie où il achève de dîner,  Jean Brucker, immobile devant un verre de bière, se lève tout à coup. Il a enfin trouvé ce qui n'allait pas sur le chantier lorsqu'il est passé tout à l'heure. Depuis son arrivée à la brasserie, une impression bizarre lui trottait dans la tête.

Quelque chose qu'il avait vu ou entendu, et dont il ne se souvenait plus, mais anormal, de cela il était sûr. Et il a trouvé. C'était au moment où il a soulever sa bicyclette pour laisser passer la femme et la poussette. Il a entendu le groupe électrogène qui tournait, il en est sûr à présent. 

C'était bien le bruit du moteur du groupe qu’il n’a perçu qu'une fraction de seconde, car avant d'analyser d'où venait le bruit, la femme est arrivée et son attention a été distraite. Mais sa mémoire a enregistré le message qui vient seulement de lui revenir après plus d'une heure d'efforts et de sentiment de malaise.

 Il se lève brusquement pour partir et ses camarades s'étonnent. Mais l'explication qu'il pourrait leur donner paraît soudain si bête qu'il n'ose même pas la formuler.

S'inquiéter parce que le groupe électrogène fonctionne peut être ridicule. Il s'arrêtera de toute façon en arrivant à bout d’essence, si un voisin gêné par le bruit ne téléphone pas pour qu'on vienne l'arrêter. De toute façon ce n'est pas son problème, à lui, Jean, d'aller s'occuper d'un groupe électrogène sur un chantier qui n'est pas le sien, et, qui plus est, un samedi soir…

 Alors pour ne pas dire à ses camarades la vérité, pour ne pas avoir l'air stupide en avouant cette angoisse bizarre, inconnu, impérative, qui le pousse à retourner là-bas, il bafouille : 

Excusez-moi, je ne me sens pas bien, je vais revenir ! »

Et  sans plus d'explications, Jean Brucker sort de la brasserie, comme si sa vie en dépendait, à grandes enjambées.

Là-bas sous son tumulus de terre et de boue pesante, Léopold s’est arrêté de compter. Tout se brouille dans sa tête et les doigts de sa main droite peuvent à peine tenir la poignée de l'arc électrique.

Il sait pourtant qu'il doit continuer et que sa chance est de faire des étincelles pour ne pas mourir. Un passant plus curieux que les autres regardera forcément de ce trou à feu follet.

Le contraire est impossible dans la logique. Mais combien de temps faudra-t-il ? Combien de temps est-il déjà passé ?. 

Léopold ne sait plus. Il rassemble ses dernières forces et pousse l'arc en direction du tuyau. Les vibrations du manche l'avertissent que les étincelles jaillissent à nouveau. Mais l'effort a été si violent que Léopold perd conscience, sa main reste crispée sur cette ultime contact avec le monde des vivants, mais il ne le sait pas lui-même. 

Jean Brucker arrive au chantier une dizaine de secondes plus tard et se dirige vers le groupe.

Il ne s'était pas trompé, le moteur ronronne. Comme il s'apprête à l'arrêter, une lueur attire son attention. Elle vient de la tranchée. Il s'en approche et voit cette main toute seule, sortie du sol comme une plante étrange et qui tient l'arc électrique. Le métal commence à fondre sous l'effet de la chaleur. Jean saute dans la tranchée saisis une main inerte presque froide il la reconnaît, et du même coup c'est son angoisse qu'il reconnaît. 

Il est arrivé malheur à son frère. Depuis plus de 2h, il le sentait.

Ne pouvant le dégager tout seul,  il appelle  à l'aide  et fait prévenir les pompiers. En dix minutes, le corps de Léopold Bruckere est dégagé. Son cœur est faible, mais il tiendra.

Dans quelques jours il pourra même plaisanter de son aventure ; et tandis que l'ambulance fonce en direction de l'hôpital, Jean, qui sert la main de son frère dans la sienne et ne le lâche plus, se demande ce que tout le monde se demande dans ces cas-là : prémonition ou hasard ! 

"Hasard" disent ceux qui réfléchissent. "Prémonition" disent ceux qui s'aiment.

 Et vous qu'en pensez-vous ? Hasard ou prémonition ? 

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Extrait du livre "C'est arrivé un jour Tome 2 Edition 1980

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